Thaïlande : Plongées sous l’arc-en-ciel

A l’heure des mauvaises nouvelles planétaires à répétition sur l’état de santé de notre mer chérie, on est presque surpris, une fois franchie la surface au-dessus de Richelieu Rock, de l’exubérance du récif. Oublié le tsunami de décembre 2004. La nature a non seulement repris ses droits, mais comme pour se faire pardonner ses sautes d’humeur, elle nous offre le meilleur dans un éclaboussement polychrome.

Dans le joyeux crépitement des pétards allumés à la proue – protection divine oblige – le Bunmee IV quitte nuitamment le port de Khaolak pour la croisière nord. Un périple que j’ai eu le bonheur de découvrir il y a bien des années à bord du Bunmee One, premier de la lignée. Mais rien n’étant jamais certain, je sais l’océan assez facétieux pour bousculer les idées préconçues et nous réserver quelques surprises. Cap au nord, direction Richelieu Rock.

Richelieu Rock
Rendons d’abord à César… Ce Richelieu-là n’a rien à voir avec notre cardinal à nous. Officier de la marine danoise, Andreas du Plessis de Richelieu, devint en 1900, grâce aux aléas de l’Histoire, commandant en chef de la marine du Siam (l’actuelle Thaïlande). C’est donc en son nom que le pays a baptisé ce caillou perdu dans l’immensité océane, bien avant que ce dernier ne devienne l’un des hauts-lieux de la plongée mondiale.

Car il s’agit bien là d’une merveille. Incontournable. Entre 20 et 30 m, le récif arbore un éblouissant manteau de coraux, de gorgones et d’alcyonnaires auxquels il ne manque aucune des nuances de l’arc-en-ciel. Omniprésents, les bouquets multicolores abritent un monde hétéroclite de poissons de roche, d’hippocampes, de nudibranches, de coquillages, de crustacés en embuscade perpétuelle. Mais cette cascade minérale est avant tout le terrain de chasse de myriades de prédateurs en quête d’un mauvais coup. On y observe même des associations opportunes de carangues, d’empereurs à gueule longue, de thonidés de différentes marques qui taillent dans leur provende à grands coups de mâchoires, l’occasion pour nous d’être les témoins de fulgurances inédites. Dieu merci, les protagonistes nous ignorent royalement. Qui aimerait en ces instants terribles se trouver à la place des milliers de poissons fusiliers ou de vivaneaux multicolores qui paient ces débordements au prix fort ?

Escale aux îles Similan
Notre brave Bunmee IV met le cap au sud pour un ricochet océanique d’île en île, de merveille en merveille… Koh Tachai, où quelques dizaines de platax décident de nous accompagner le temps d’une plongée, entre deux visites surprises du Green Monster (le monstre vert) spectaculaire remontée d’eau froide d’une élégante couleur de javel, qui réduit soudainement l’horizon à quelques mètres. Une apparition aussi soudaine que brève, ce dont on ne peut que se féliciter.
Puis c’est au tour de Koh Bon où un gros poulpe cabotin s’offre volontiers à nos objectifs avides en passant par toutes les nuances imaginables du camouflage. C’est ensuite le lieu-dit Shark Fin Rock (l’aileron de requin) eu égard à sa forme, où quelques milliers de barracudas nous enveloppent, masse protéiforme argentée qui semble vouloir nous digérer. Quelle beauté !

Finalement, c’est le grand final de cette croisière nord… Elephant Head Rock (Le rocher à tête d’éléphant). Un dédale de roches granitiques colossales empilées de la profondeur -45 m jusqu’à 5 m de la surface. Autant dire qu’il y en a pour tout le monde. Tunnels, couloirs obscurs, puits de lumière, surplombs, dédales, ce lieu donne immanquablement au plongeur de passage un sentiment de respect et la notion de sa propre fragilité. Une belle expérience à vivre et pas seulement pour le plaisir des yeux.

Cap au sud
Notre Bunmee fait une brève escale à Phuket, le temps de refaire les pleins avant d’entamer la partie sud du périple. Pour nous l’occasion de faire quelques pas dans le Royaume de Thaïlande. Une trop brève incursion, mais empreinte de curiosité et de respect mêlés, dans l’atmosphère à la fois grave et joyeuse des temples baignés d’or et d’écarlate. Décidément, dans ce pays, le monde sous-marin n’a pas le privilège de la beauté.

Poussière d’îles
Hin Daeng c’est d’abord un gigantesque index minéral immergé, dressé vers la surface. Un index ganté de bleu tant sont nombreux les alcyonnaires dont les teintes occupent toute l’étendue de la gamme, du timide topaze au saphir profond. Une exception dans cet univers grouillant de vie fixée où le rouge se décline sous toutes les nuances. Une belle opportunité pour le photographe jamais rassasié que je suis. S’ensuit une séance de type studio, idéale pour le portrait, d’autant que Pomme notre charmante guide thaïlandaise possède l’un des plus beaux sourires de ce pays… qui n’en est d’ailleurs pas avare.


Hin Muang
A peine avons nous entamé la descente qu’une immense voile sombre s’étire sous nos palmes. Précédée d’un poisson pilote du type cobia, une raie manta de taille impressionnante glisse dans un ralenti d’anthologie au-dessus de la pointe extrême nord du récif. Aucun doute, elle n’est là que grâce aux services proposés par les labres nettoyeurs qui officient dans la plus grande fébrilité. Grand bien nous fasse car elle est trop accaparée par les soins qui lui sont prodigués pour se soucier de notre présence. Long de plus d’un mètre, le poisson pilote effectue des pointes de reconnaissance jusqu’à nous avant de s’en retourner vers la manta extatique. A observer mes compagnons l’œil rivé à leur viseur, j’en connais qui n’ont pas fini de décharger leurs cartes mémoire après le dîner.

Seconde vie d’un catamaran
Un mauvais jour de 1997, un grand catamaran, le transport de passagers King Cruiser III reliant Phuket aux îles Phi Phi heurte le sommet d’un récif connu par les plongeurs sous le nom d’Anemone Reef. Longue de 85 m, l’épave gît aujourd’hui par 32 m de fond. Elle est entièrement colonisée par toutes sortes d’invertébrés dont de nombreux nudibranches, mais pas seulement. Elle est aussi devenue le lieu de rassemblement de nombreux prédateurs tels que thons, carangues, barracudas et même de quelques tortues qui viennent y trouver refuge à la nuit tombée.

Rendre visite au King Cruiser et ne pas plonger sur le récif qui a causé sa perte eût été une faute impardonnable. C’est ce que je me dis en découvrant Anemone Reef. Une succession de roches recouvertes d’anémones de mer comme d’une cape de velours vert tendre. Une pure merveille. Et je ne parle pas de la joie des poissons clowns pour qui chaque anémone est un refuge, voire une résidence permanente. S’ensuit une question : « Pourquoi ce récif-là précisément et pas son voisin ? »

Où il est question de cerise… et de gâteau
Toutes choses ayant une fin, il flotte dans l’atmosphère de la croisière un sentiment indéfinissable, comme si chacun se préparait au retour, classait déjà ses souvenirs, fourbissait pour l’auditoire à venir des commentaires émaillés des superlatifs d’usage. Classique.

C’est notre adorable Pomme qui met joyeusement fin à la rêverie ambiante. « Ça te dirait des requins bambous ? ». Me poser cette question c’est comme demander à un aveugle s’il veut recouvrer la vue ! ». Primo, les requins font depuis longtemps partie de ma vie, deuxio les requins bambous, ça ne court pas les posidonies. Si certains aquariums publics en possèdent, rencontrer ces requins à domicile c’est une autre paire de manches tant ils sont discrets.

Un peu plus tard, non loin de là, avec la fébrilité du gamin qui s’apprête à ouvrir ses cadeaux, je m’approche d’un massif corallien. Un massif gris, plat, tout à fait ordinaire, dont rien n’attire le regard. Pourtant, le sourire de Pomme que derrière son masque je devine malicieux me dit que sous ce caillou banal à pleurer pourrait bien se trouver la cerise sur mon gâteau. En fait les cerises seront quatre. Quatre requins bambous gris (Chiloscyllium griseum) longs d’un mètre, empilés les uns sur les autres dans un espace si confiné qu’on les plaindrait presque. Ce sont pourtant ces quatre modestes sélaciens qui, dès la nuit tombée iront semer la terreur chez les poissons endormis, les coquillages et les crustacés eux-mêmes en quête de nourriture. Ainsi va la vie.

C’est cette image qui me vient à l’esprit au moment où je pianote ces lignes, en quelque sorte le clap de fin d’un très joli documentaire, un documentaire qu’il me tarde de revoir… et d’en filmer la suite.

Avec qui ?

Centre de plongée : Andaman Scuba
Khaolak – 82220 Phang Nga
www.andamanscuba.com – info@andamanscuba.com

L’agence : Ultramarina
Nantes, Paris, Lyon, Marseille, Genève, Villeneuve
https://ultramarina.com/ – info@ultramarina.com

Retrouvez cet article dans Subaqua N° 279 (Juillet/Août 2018)

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