Tenerife : Les Tropiques à notre porte

Il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour trouver matière à dépaysement. Plonger dans l’Atlantique sur la côte sud de Tenerife peut réserver son pesant de surprises… Depuis les tortues vertes étrangement familières en passant par des murènes à gueule de cauchemar jusqu’à la plus étonnante collection de raies d’espèces différentes rencontrées sur un seul site. Inventaire.

Nostalgie
Il faut à peine quinze minutes au pneumatique du club Rincon de Arona depuis le port de Los Cristianos pour atteindre le lieu-dit El Bufadero. A mes côtés, Sergio Hanquet, un ami photographe d’ici, rencontré il y a bien longtemps, à l’époque glorieuse du regretté Jean-la-murène, du festival international de la photo sous-marine de Tenerife et de la visite de l’équipe de l’émission Ushuaïa avec qui il m’avait été donné de nager en compagnie des globicéphales et… d’un certain Nicolas Hulot. C’est le grand plouf de la bascule arrière qui met un terme à mes réflexions. Nostalgie quand tu nous tiens… Mais ne dit-on pas que les plus beaux souvenirs sont ceux à venir ?

Je longe une impressionnante cascade de roches couvertes d’un velours d’algues pâles picorées ça et là par des labres gourmands et de nombreux rombous (Bothus podas), élégants poissons plats proches cousins de la sole. Avant d’atteindre le sable, je jette un coup d’œil circulaire au cas où un requin-ange aurait eu la bonne idée de s’y tenir en embuscade. Ce sera pour plus tard… Enveloppé d’une nuée de pageots blancs (Pagelus acarne) qui ne daignent s’écarter qu’à regret, je suis rejoint par Franco Banfi, partenaire - il y a plusieurs décennies - du jury photo du Festival de l’image sous-marine, à une époque lumineuse où Antibes était l’épicentre de l’image sous-marine mondiale. La nostalgie vient encore de nous rattraper !

Bleu l’océan, verte la tortue

Mais plus encore que la nostalgie, ce sont deux superbes tortues vertes qui font irruption ! Totalement décomplexées les deux belles chéloniennes s’imposent à tel point qu’il est vite impossible d’avoir le recul nécessaire pour les placer dans le viseur. Changeant de stratégie, Franco et moi nous écartons l’un de l’autre afin de pouvoir, d’une part cadrer correctement ces dames, et d’autre part nous tirer mutuellement le portrait. Dont acte !

J’ai beau fouiller ma mémoire, jamais je n’ai connu autant de familiarité chez cet animal. Sur certains sites peu profonds, herbiers riches en jeunes pousses vertes comme à Mayotte ou à Madagascar, j’ai pu facilement m’en approcher mais jamais aucune d’entre elles n’a jamais tenté de me serrer dans ses nageoires, encore moins de tenter de croquer le second étage de mon détendeur.

Le repaire des murènes…. Et pas seulement !

À peine un jet de pierre nous sépare d’El bufadero et pourtant les fonds ont une tout autre physionomie, Oublié le gigantesque éboulis arraché à la falaise de notre plongée précédente, nous rejoignons une succession de petits tombants entrecoupés de plateformes : La Cueva de las morenas. Javier, notre cicerone nous avait mis en garde et invités à la prudence en longeant les nombreuses excavations qui criblent la roche volcanique. D’ailleurs, le conseil devient très vite superflu au vu du nombre de murènes qui occupent le récif, exposant des mâchoires auxquelles je ne n’aimerais pour rien au monde être confronté. Trois espèces différentes se côtoient, parfois dans le même refuge : murène noire (Muraena augusti), murène brune (Gymnothorax unicolor) et cerise sur le gâteau, murène tigre (Enchelycore anatina) à la mâchoire tapissée de redoutables dents effilées comme des poignards. Une étonnante promiscuité, difficilement explicable au premier chef.

Que de raies !

De l’autre côté du récif, au-dessus d’une plateforme naturelle, une grande raie passe et repasse en vol rasant. Cette rencontre avec une raie mourine (Aetomylaeus bovinus) est pour moi une première. Etrange poisson à la robe traversée par de larges bandes brun-rouille et à tête de gargouille gothique dont l’unique préoccupation consiste apparemment à traquer des proies dissimulées dans les anfractuosités. Lorsqu’elle y parvient, j’en profite pour lui tirer le portrait sous tous les angles, y compris lorsqu’elle survole mon ami Franco dont les flashes sont largement mis à contribution. M’est avis que d’ici peu, nos cartes mémoires risquent la saturation. Mais qui s’en plaindrait ?

Nous atteignons le sable, toujours dans l’espoir de débusquer un hypothétique requin ange. Nouvel échec ! Opportunément, un aigle commun (Myliobatis aquila) daigne s’approcher de nous quelques instants pour se faire tirer le portrait, ce dont nous de nous privons pas, ajoutant une seconde espèce de raie au menu du jour. À cet instant, une petite pastenague commune (Dasyatis pastinaca) a la bonne idée de suivre la même trajectoire que sa cousine et n’échappe pas à mon objectif gourmand… et de trois !

Dans la minute qui suit, je manque avaler mon détendeur en voyant s’avancer délibérément vers moi, fouillant le sable, une demi douzaine de pastenagues épineuses (Dasyatis centroura) à l’envergure impressionnante. Aucune inhibition chez ces animaux armés d’un redoutable aiguillon venimeux mais fort heureusement sans agressivité naturelle. Sûres d’elles, elles ne dévient pas d’un pouce de leur trajectoire et c’est finalement moi qui doit m’écarter. Rien que de plus naturel et mieux vaut se conduire en invité qu’en conquérant, d’autant que ces dernières ont fait passer mon compte de raies de trois à quatre !

Quatre espèces différentes dans la même plongée, voilà qui ne m’était encore jamais arrivé. Ravi, je m’apprête à entamer ma remontée lorsqu’une forme inhabituelle se découpe sur le fond, à demi recouverte de sable. Je consacre mes ultimes éclairs de flash à faire passer l’étrange créature par mon objectif qui n’avait encore jamais connu ça. Je la soupçonne fortement d’appartenir à la longue liste des raies (plus de 650) mais à cet instant j’ignore qu’il s’agit d’une espèce peu commune, la raie papillon épineuse (Gymnura altavela)… ce qui nous amène à cinq espèces observées et photographiées en moins d’une heure ! Une exception à marquer d’une pierre blanche. Finalement, le requin-ange tant convoité aura su se faire remplacer ! Comment lui en vouloir ?

Retrouvez cet article dans le numéro 287 de Subaqua (Novembre/Décembre 2019)

••• Ce reportage a pu être réalisé grâce à l’initiative de Arona Son Atlántico de Tenerife #arona #tenerife
et aux bons soins de Sergio Hanquet grand connaisseur des sites et de la faune marine locale (Auteur d’un guide naturaliste remarquable : « Bucear en Canarias 2 ») et notre guide durant cette aventure.
#sergiohanquet #bucearencanarias2

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