Soudan : La mer Rouge des origines

Comment ne pas avoir d’attentes en redécouvrant le Soudan après quelques décennies d’absence ? N’étant pas de ceux qui pensent que tout était mieux avant, je me suis laissé tenter par la proposition de Steven Surina d’aller tirer des bords dans le grand sud en sa compagnie, à quelques encablures de la frontière de l’Erythrée. Bien m’en a pris…

Ce ne sont pas les images du passé qui me font défaut lorsque je foule à nouveau le sol soudanais. J’y ai connu des émotions fortes, d’abord en accompagnant une expédition scientifique de l’université de Cambridge à une époque où la mer Rouge vivait sa Préhistoire en matière de tourisme, puis en faisant des ronds dans l’eau à bord du Meinga, un vieux gréement qui fleurait bon le goudron, en compagnie de son pacha, François Clavel et du capitaine Jacques Gambart, un compagnon à l’enthousiasme inoxydable et accessoirement fondateur d’OK Maldives. J’ai hâte de redécouvrir ce domaine marin à travers Steven Surina, l’un des meilleurs – et l’un des plus jeunes – spécialistes des grands pélagiques en général et des requins en particulier.

ATTENTION BALISTES !

C’est face à la ville morte de Suakin que je retrouve la mer Rouge soudanaise, au lieu-dit Shaab Ambar. Une mise en bouche des plus confortables : eau tiède, combinaison minimaliste, visibilité d’anthologie… Demander plus serait indécent. Juste le temps de croiser la route d’un banc de perroquets à bosse, voilà déjà le grand bleu et ses promesses. D’un nuage de minuscules labres émerge une silhouette connue, celle d’un élégant requin soyeux (Carcharhinus falciformis) à la robe aux reflets changeant selon les caprices de la lumière. Prévisible, il pique droit sur nous pour s’informer puis s’en va poursuivre sa quête de nourriture, hélas hors de portée d’objectif. Ayant eu par le passé maille à partir avec un de ses congénères d’une taille autrement plus imposante (*), je ne suis pas surpris du côté « inquisiteur » de cette espèce totalement dénuée de complexes vis-à-vis des plongeurs.

Le retour sur le récif nous offre en prime une belle surprise en la personne d’un superbe baliste à franges jaunes (Pseudobalistes flavimarginatus), dont l’unique préoccupation, me semble-t-il consiste à me raccompagner manu militari jusqu’à la zone de paliers… où deux autres membres de la famille, deux balistes titans (Balistoides viridescens) s’adonnent à une parade nuptiale des plus acrobatiques à l’entrée d’une grotte. Il est bon de savoir que lorsque leur ponte aura été effectuée dans le creux d’un entonnoir, il ne fera pas bon s’en approcher à moins de risquer une cuisante morsure. Mieux vaut être prévenu. Cette plongée inaugurale s’achève par un bouquet de gaterins tachetés ( Plectorhinchus gaterinus ), pas effrayés le moins du monde par les deux puissants phares de mon complice Didier dont la caméra ne perd pas une miette de la scène.

DU BLEU ET DES « MARTEAUX »

Comme pour toute croisière, le temps s’écoule trop vite, surtout au rythme de trois plongées quotidiennes, chacune avec ses découvertes parfois inattendues. De cliché en cliché, les images s’accumulent avec pour chacune une émotion propre. Se retrouver au beau milieu d’une spirale de barracudas ou survoler un « tapis » de requins marteaux à quarante mètres de la surface font partie des souvenirs qui s’installent pour durer dans la mémoire. Mais pas seulement, car il n’est nul besoin de titiller les grands fonds pour côtoyer la beauté. J’en veux pour exemple cette étonnante moquette d’anémones à pied rouge, refuge de centaines de poissons clowns, grands spécialistes du cache-cache, proches voisins d’une garde rapprochée de poissons lions… Une fin de plongée dont la flamboyance des couleurs contraste avec l’uniformité du grand bleu.

SOUS L’ŒIL DES « SOYEUX »

C’est le cuisinier-pêcheur qui donne l’alerte. Un requin tente de subtiliser le thon à dents de chien qu’il vient d’être capturé à la ligne… La lutte s’engage tandis que le fil menace de rompre à tout moment. Lorsque j’immerge mon caisson in-extremis à la poupe du Tala, le « soyeux » arrache brutalement l’infortuné poisson tout en giflant violemment la surface de sa caudale. Il s’enfuit, poursuivi par deux de ses congénères frustrés. Il est temps pour nous de se mettre à l’eau.

Comme le calme suit généralement la tempête, les « soyeux » n’étant plus sous stimuli alimentaire font des ronds dans l’eau, presque indolents mais les sens en éveil, prêts à déchainer leur puissance au moindre signe de détresse émis par une quelconque créature en difficulté. Dans les rayons du soleil qui a largement entamé son plongeon derrière l’horizon, leur robe s’habille d’une surprenante lumière fauve, un phénomène d’optique due au grand nombre et à la finesse des denticules dont leur peau est tapissée.

S’ensuit un ballet improvisé comme je les aime, selon une chorégraphie improvisée dont seuls les danseurs posséderaient la clé. Guidés par leur seul instinct de prédateurs, les magnifiques squales tirent des bords serrés entre les plongeurs, créant parfois quelques frissons parmi ces derniers, jusqu’à la volte-face ultime, la viande sous Néoprène ne présentant pas à leurs yeux le moindre intérêt. Une superbe plongée à marquer d’une pierre blanche.

SHAAB RUMI

En remontant vers Port Soudan, une halte s’impose à Shaab Rumi. Presque un devoir de mémoire envers les hommes au bonnet rouge de l’Équipe Cousteau, héros de l’aventure « Précontinent II ». De l’expérience de Juin 1963 ne subsistent que le garage de la soucoupe plongeante, les vestiges des serres à poissons, de la maison principale et du garage à scooters sous-marins tout cela inexorablement phagocyté par coraux et alcyonnaires … et beaucoup d’émotion pour ces fragiles souvenirs que la mer digère inexorablement.

Notre périple soudanais pourrait s’achever sur ce lieu mythique, sous l’œil atone d’un énorme mérou de Malabar (Epinephelus malabaricus) en quête d’une friandise. Sauf que Steven se propose de nous entraîner dans les intestins rouillés d’une autre légende locale : l’épave de l’Umbria, peut-être l’une des plus belles… au point de mériter que l’on raconte son histoire un autre article. Je m’y colle déjà…

(*) Lire à ce sujet « Géants » un ouvrage de Gérard Soury. Témoignages consacrés aux grands animaux marins. Collection « Carnets de plongée » dirigée par Francis Le Guen. Éditions Glénat.

AVEC QUI ?

Alysés Club & Shark Education (Steven Surina)
http://croisieres.alysesplongee.com/
&
H2O Voyage
http://www.h2ovoyage.com/

Retrouvez cet article dans le N° 141 de Plongeurs International (Septembre/Octobre 2016) à paraître fin Août 2016.

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