Seaquarium du Grau du Roi : Les requins autrement

Traiter de la captivité des requins à une époque où tout est sujet à polémique était une entreprise risquée. Pourtant, partant du principe qu’un magazine spécialisé digne de ce nom ne doit refuser aucun défi, nous avons choisi de relever celui-là. Sans a priori. Incursion donc, de l’autre côté de la vitre, au cœur de l’aquarium N° 1 des requins en France.

N’en déplaise aux esprits chagrins, les aquariums sont une réalité avec laquelle il faut compter. Comme nous aimons les mises en perspective à des fins constructives, nous avons franchi les portes du Seaquarium du Grau du Roi avant le grand rush estival. Impressions dominantes : l’espace et la clarté des lieux. Exit donc, les aquariums de grand-papa, trop souvent synonymes de pénombre et de joyeux désordre dans une moiteur de jungle. Claustrophobes s’abstenir. Sarah, biologiste responsable des requins nous fait l’honneur de la visite. Requins taureaux (Carcharias taurus) et requins citrons (Negaprion brevirostris) dans le bassin en U, puis bacs consacrés aux requins de fond avec leurs roussettes, chiens de mer, bambous, dormeurs, chabots, virlis et autres émissoles, chacun faisant l’objet d’une fiche d’identité permettant au visiteur curieux de s’y retrouver. Un riche panel qui va s’enrichir sous peu de nouveaux bassins destinés aux étranges requins tapis, hôtes des récifs australiens.

Soins à la carte
Place maintenant au Saint Graal du Seaquarium : le grand bassin de 800.000 litres sur deux étages. Le nourrissage collectif entraînant une compétition musclée entre espèces et même entre individus d’une même espèce, a été abandonné au profit d’un service « à la pince », le poisson étant présenté individuellement aux intéressés à même le bassin principal, à l’extrémité d’une pince articulée. Font exception à la règle du fait de leur docilité les requins zèbres (Stegostoma fasciatum) et les requins nourrices fauves (Nebrius ferrugineus). L’opération s’effectue à l’étage supérieur, dans un petit bassin circulaire peu profond qui communique avec le bassin principal par une porte permettant aux biologistes d’isoler un par un les individus pour les nourrir ou les soigner.
Dans un premier temps, le soigneur frappe le bord du bassin annexe à quatre reprises, un signal que repèrent instantanément les intéressés des deux espèces concernées. Les requins franchissent le portillon en prenant leur tour et se prêtent à un rituel orchestré par le soigneur muni d’une perche munie d’un embout coloré (orange pour les « zèbres », vert pour les « nourrices »). But de l’entraînement : que le « patient » accepte de se laisser guider jusqu’à une civière immergée pour un examen ou un traitement médical éventuel. Un exercice auquel se prêtent volontiers les animaux d’autant qu’il est récompensé par une généreuse distribution de sardines.

Sacré bocal !
Il est temps de nous mettre à l’eau. C’est par le sas que constitue l’espace de traitement que nous accédons au bassin principal de 800.000 litres. D’une parfaite transparence, l’eau est à 24°C. Phagocytée par des laminaires géants, l’épave disloquée d’un avion de chasse factice repose sur le fond. Sous la dérive détachée de la carcasse, à moitié dissimulé des regards, un couple de requins nourrices se livre à ce qui ressemble furieusement aux prémices d’une parade nuptiale. Comme quoi, la captivité n’empêche pas les sentiments. Quelle que soit l’espèce, chaque individu vit sa vie à son rythme. Certains occupent les recoins discrets fournis par l’épave, comme ils le feraient dans les méandres des récifs tropicaux. D’autres plus mobiles, tels le requin à pointes noires (Carcharhinus melanopterus), le requin dagsit (Carcharhinus amblyrhynchos), le requin nez noir (Carcharhinus acronotus), le requin gris (Carcharhinus plumbeus) et le requin corail (Triaenodon obesus) tracent une route sans schéma pré établi, variant leur trajectoire selon l’espace laissé vacant par les autres pensionnaires. C’est au milieu de tout ce petit monde que nous atteignons l’immense vitre de polyméthacrylate de méthyle (si si !), ultime frontière du bassin avec la galerie publique.

Focalisé sur mon camarade Didier qui filme quasiment en continu, je ne remarque pas tout de suite le changement qui s’opère du côté du public. Une bonne vingtaine d’écoliers s’est installée, les yeux écarquillés devant les squales… et peut être aussi un peu pour les plongeurs, spectacle inhabituel au Seaquarium où les interventions des soigneurs se font en dehors des heures d’ouverture. Finalement, c’est de notre part une participation involontaire mais positive auprès des enfants qui sauront que les requins ne sont pas ce que certains médias prétendent.

Pédagogie d’abord
La partie cachée d’un établissement de cette envergure est à l’image du reste. Outre les impressionnantes installations de filtration et de traitement de l’eau de mer, la partie labo est incontournable : bassins de culture du corail, surveillance des pontes de roussettes et autres petits requins de fond, bacs de quarantaine de certains poissons en soins ou en attente d’introduction dans les bassins d’ensemble. Notre visite du Requinarium s’achève par l’étage pédagogique aux murs recouverts de panneaux informatifs et bassin tactile, le tout destiné à une approche ludique du monde marin.

Mon propos
Quelques dizaines d’années à courir les océans avec en ligne de mire les grands animaux marins, me les ont fait aimer plus que tout. Durant toute une partie de ma vie, j’ai milité, parfois en termes abrupts, contre la captivité des dauphins. Il était clair qu’après avoir commis « Dauphins en liberté » puis « Requins en liberté » et enfin « Baleines en liberté » je ne pouvais pas me faire le chantre d’une quelconque captivité.

L’expérience aidant, je persiste et signe en ce qui concerne les mammifères marins, et je juge insupportable à tous égard de les priver de liberté. Des animaux sociaux, soucieux du bien être et de la sécurité des membres de leur groupe, de plus attachés à leur progéniture et prêts à se sacrifier pour les protéger nous sont proches. Tous les scientifiques s’accordent à le dire, et les rapports qu’ils ont avec nous peuvent être qualifiés d’amicaux, quand bien même nous les asservissons par pure cupidité dans des spectacles indignes.

Force est de constater que ce qui précède ne rappelle en rien les requins, aussi beaux et attirants soient-ils. Les poissons ne sont pas des animaux sociaux au sens où nous l’entendons. Aucune mère requin ne se préoccupe de sa progéniture et bien au contraire, la dévorerait dès la naissance si la nature ne l’avait privée d’appétit pour un temps. Ces magnifiques créatures sont des prédateurs dont le rôle est de réguler les populations d’autres créatures, soit en surnombre, soit malades. On ne peut qu’admettre que leur sensibilité est fort éloignée de celle des mammifères marins. Un constat qui n’autorise pas pour autant de garder captives des espèces qui ne supportent aucune captivité, à l’instar du grand requin blanc et de bon nombre de requins pélagiques dont le peau bleu, le mako et bien d’autres.
J’admets donc que certains requins, puissent être les hôtes d’aquariums hautement spécialisés, conduits par des scientifiques compétents, soucieux de leur bien-être. La connaissance étant mère de la sagesse, il y a tout à gagner en instruisant les jeunes qui – cela a été vérifié depuis des années – peuvent devenir autant de défenseurs des requins et par là-même de l’environnement lorsqu’ils prendront les commandes de leur vie. Une opération gagnant-gagnant en quelque sorte.
En terme de conclusion, je rappellerai que le temps de parcourir cet article, 12.000 requins auront été exterminés dans les océans. Alors, aquarium ou pas aquarium ? S’il vous plaît, cessons de nous cacher derrière notre petit doigt et surtout, ne nous trompons pas de cible.


INTERVIEW DE JEAN-MARC GROUL
Directeur du Seaquarium

Que pouvez-vous nous dire de l’historique du Seaquarium ?
Il est important de préciser que le Seaquarium existe depuis 1989, alors que le Requinarium n’a été créé qu’en 2009, soit vingt ans plus tard. Le but était de montrer un panel plus riche des sélaciens (requins, raies et chimères) et surtout de les intégrer dans un espace muséographique évolutif permanent. Un concept neuf auquel nous nous tenons toujours. Nous qualifions le Requinarium d’ « aquarium blanc » car tout y est clair, autant l’espace que la lumière ambiante et évidemment l’information. Le Requinarium n’est pas seulement un aquarium à requins, c’est un musée vivant et la pédagogie est notre priorité absolue.

Quelle est l’origine de vos pensionnaires ?
Au tout début, nous nous procurions les requins auprès de pêcheurs américains de Floride, accrédités par le Gouvernement des Etats-Unis. Aujourd’hui, les choses ont changé. Quelques fournisseurs se partagent le marché européen. La tendance forte est la reproduction en captivité et aux échanges entre aquariums. Nos principaux partenaires sont à Biarritz, Antibes, Monaco et Lyon. C’est surtout le cas pour les requins de petite taille tels les roussettes, bambous, chiens de mer, etc. dont nous surveillons nous-mêmes les œufs jusqu’à l’éclosion.


...Un clin d’œil en passant !

Comment se prend la décision d’acquérir telle ou telle espèce ?
Après concertation entre la direction et l’équipe technique composée essentiellement des biologistes et des soigneurs. Nous tenons compte de la compatibilité entre espèces, et parfois même entre individus selon leur comportement dans leurs aquariums d’origine. Nous ne perdons jamais de vue que le pire des défauts en aquariologie est la surpopulation. Pour le confort de nos locataires, mieux vaut être en-dessous de la population optimale qu’au-dessus. Toute nouvelle introduction nécessite une mise en quarantaine et parfois même des soins.

Vous insistez beaucoup sur la muséographie, qu’en est-il ?
Se contenter de montrer des requins ne suffit pas. Faut-il encore que le visiteur soit plus savant en sortant qu’en entrant. Grâce à la photographie, à la vidéo, aux schémas, aux textes clairs, aux expositions temporaires, aux conférences destinées au grand public et aux écoles. Nous avons créé des espaces ludiques, où chacun peut apprendre à son rythme. Nous mettons l’accent sur la biodiversité, sur l’écologie et mettons en garde sur les côtés néfastes des négligences humaines qui mettent les océans en péril.

La création d’un Institut marin implique-t-elle des partenariats ?
L’Institut marin sera véritablement une passerelle vers la Méditerranée. Grâce à un investissement de 5 millions d’euros sur 8 ans à compter de 2017 et une extension de la surface pour accueillir de nouvelles espèces, nous devrions atteindre 440.000 visiteurs à l’horizon 2025. D’ailleurs des partenariats fonctionnent déjà. Nous hébergeons le premier centre de soins pour les tortues (CESTMED), l’Association Stellaris qui s’occupe du requin bleu (Prionace glauca) en Méditerranée, en partenariat avec l’IFREMER, également l’association « Peau Bleue » de Patrick Louisy, consacrée aux hippocampes, dont nous tenons plusieurs espèces dans nos bacs.

Enfin, l’Institut continuera de mettre ses locaux et ses moyens au service de la recherche scientifique et des associations de protection de l’environnement comme nous le pratiquons depuis des années avec Longitude 181 et Shark Alliance.


L’AVIS DE BERNARD SERET
Consultant en Ichtyologie marine (IchtyoConsult), ex chercheur de l’Institut de Recherche pour le Développement.

En 2008, the American Elasmobranch Society a établi un inventaire mondial des espèces d’élasmobranches (requins + raies) conservés dans les aquariums. Basé sur le volontariat des établissements, cet International Captive Elasmobranch Census n’était pas exhaustif, mais il faisait état de 213 espèces de requins et de raies présentées en aquariums pour un total de 9578 spécimens. Les espèces de requins les plus présentes étaient : le requin-taureau (Carcharias taurus), les holbiches-bambous (Chiloscyllium plagiosum et C. punctatum), le requin-nourrice (Ginglymostoma cirratum), et le petite roussette des côtes européennes (Scyliorhinus canicula). Aujourd’hui, cet inventaire est certainement bien plus varié, et le nombre d’individus, plus important.
Les requins étant des espèces attractives pour le public, de nombreux aquariums présentent des « bassins à requins ». La plupart ont une éthique respectueuse des animaux et présentent seulement des espèces connues pour leur bonne adaptation à la vie en captivité. La tendance est aux bassins gigantesques pour essayer de simuler des conditions les plus naturelles possibles. L’adaptation ne semble pas être une question de taille, mais plutôt de mode de vie ; ainsi il est impossible de maintenir le grand requin blanc en aquarium, mais le plus grand des requins, le requin-baleine supporte la captivité : des spécimens sont conservés depuis plus de 20 ans dans des aquariums gigantesques au Japon, et devraient prochainement s’y reproduire (la reproduction est un témoignage de la bonne adaptation à la vie en aquarium). Durant ces décennies, de précieuses observations scientifiques ont été faites sur leur croissance, leur métabolisme (en lien avec leurs besoins énergétiques), leur comportement, etc.
Concernant les observations scientifiques faites sur des requins en aquarium, il faut citer les remarquables études de A.J. Kalmijn (dans les années 1970) qui démontra la fonction électro-réceptrice des ampoules de Lorenzini, et les nombreuses études sur l’osmorégulation.
La présentation des requins en aquarium est généralement accompagnée de programmes éducatifs pour sensibiliser le public et participer à la préservation globale des océans et de leurs habitants. Soucieux de minimiser les prélèvements dans le milieu naturel, les aquariums tendent à s’organiser pour échanger des reproducteurs à l’instar de ce que font les zoos.
La télévision et le cinéma produisent parfois de magnifiques documentaires animaliers qui permettent au commun des mortels d’admirer la vie sauvage (ou plutôt ce qu’il en reste !), mais rien ne remplace la rencontre avec le réel. Les aquariums bien conçus offrent une approche de ce réel.
L’écotourisme centré sur les requins est en plein développement, il permet de rencontrer cette Nature sauvage, in situ ; c’est aussi une bonne approche quand cette activité est respectueuse de l’environnement, et qu’elle suit des règles de bonnes conduites envers les animaux. (cf Charte de l’écotourisme requin responsable : http://sharkecotourismcharter.com/l...). Mais c’est une activité qui concerne un population particulière, principalement celle des plongeurs, qui ne représente qu’une infime partie de la population humaine demandeuse de Nature.
Les aquariums permettent ces rencontres… Sans risque ! La majorité des établissements est soucieuse du bien être de leur de pensionnaires, et mettent tout en œuvre pour y parvenir.
ESSENTIEL : Éviter à tout prix les cirques ambulants qui brinqueballent sur nos routes estivales, dans des camions citernes, de malheureux requins baptisés « Monstres marins ». Des spectacles indignes, dénués de tout message éducatif où les animaux ne sont en aucun cas respectés.


TÉMOIGNAGE D’EMELYNE, 11 ANS (Dax, Landes)
J’ai visité deux aquariums, celui de Biarritz et celui de San Sebastian en Espagne. Je n’avais pas très envie de voir des requins parce que j’avais eu très peur en voyant un film à la télévision et puis la dame qui nous conduisait nous a expliqué qu’ils n’étaient pas dangereux et que nous n’avions rien à craindre en nous baignant sur la plage.
Ensuite, à l’école, la maîtresse nous a donné tout un cours avec des vidéos et nous a fait dessiner des requins de mémoire, ce qui nous a bien fait rigoler. Elle nous a aussi expliqué qu’ils étaient utiles en dévorant les poissons malades. Depuis, je les trouve mignons et plutôt sympathiques. D’ailleurs, nous avons prévenu la maîtresse quand le super marché a montré un gros requin au milieu des autres poissons. Ça nous a tous mis en colère et nous avons fait une lettre au magasin pour dire que nous n’étions pas contents. Ils n’en ont plus jamais remis depuis.

••• Voir l’illustration vidéo de cet article par Didier Brémont :
https://www.youtube.com/user/dibrem

Cet article a pu être réalisé au directeur du Seaquarium ainsi qu’à son équipe de biologistes.
Avenue du Palais de la Mer, 30240 Le Grau-du-Roi
Téléphone : 04 66 51 57 57

Retrouvez cet article ainsi qu’un complément d’information concernant 4 autres aquariums de France et leurs actions pour la sauvegarde du patrimoine naturel des océans...

...dans le N° 147 de Plongeurs International (Septembre-Octobre 2017).

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