Norvège : Les mille et un requins de Stavanger

À Andenes, au cours de la campagne “Orques 2015” à laquelle nous participions, un certain Andreas avait évoqué une gigantesque réunion de requins aiguillats au sud du pays. Largement de quoi aiguiser notre curiosité. Dix-huit mois plus tard nous posions nos sacs de plongée au port de Stavanger, au sud de la Norvège. Le même Andreas nous y attendait de pied ferme.

Précédé de son sourire en Cinemascope, Andreas nous présente son bateau, non pas comme un objet mais bien comme un ami cher. D’ailleurs ne l’a-t-il pas baptisé « Barba » du nom de son chien préféré ? Barba, c’est un Jeanneau Sunfast de 37 pieds (11,268 m) de 6,3 tonnes de déplacement, taillé pour la croisière hauturière, qui vient de rentrer d’une expédition au Spitzberg (Svalbard) l’archipel le plus septentrional de la Norvège, à la limite de l’Océan Arctique. Mais aujourd’hui nous n’avons que faire des ours polaires, des rorquals, morses, bélougas et autres mammifères marins. Poussés par une quasi monomanie qui nous fait traquer le requin dans tous les océans de la planète, ce sont eux qui nous amènent en ces eaux vertes de la Mer du Nord. Et pas n’importe lesquels, car l’aiguillat, s’il est un principaux « élus » des « fish and chips » de nos voisins britanniques, est l’un des moins connus des plongeurs et conséquemment, l’un des moins photographiés. Il ne nous en fallait pas plus.

BRÈVE RECONNAISANCE

Qui dit Mer du Nord dit eaux froides, vertes, souvent agitées et qui nécessitent donc de reconsidérer son équipement. Didier en combinaison humide épaisse et moi en « sèche » de Néoprène compressé, il nous fallait passer par l’incontournable plongée de réadaptation pour refaire les pesées et retrouver nos habitudes bretonnes quelque peu oubliées dans les eaux tièdes du Soudan. La dite plongée inaugurale a donc lieu près du port de Randaberg, où les premiers « Norvégiens » prirent pied il y a 12.000 ans. Un après-midi m’a-t-on dit.

Après une immersion le long d’une pente ébouriffée de laminaires qui suivent docilement les va-et-vient du ressac, nous nous posons finalement par 18 m de fond sur un sol plat… entièrement pavé de coquilles St-Jacques. Leur « cueillette » n’étant pas règlementée (seule les homards font l’objet d’un interdit), il va sans dire que bon nombre d’entre elles trouvent refuge dans un grand filet accueillant dont mon complice s’était muni à tout hasard (à tout hasard, vraiment ?). Tant et si bien que, faute de place suffisante dans le filet, quelques belles araignées de mer échappent à notre convoitise. Nos pesées respectives étant concluantes, il nous faut remonter pour préparer la récolte du jour. Il est temps maintenant de passer à des choses plus sérieuses. Et ce n’est pas gagné d’avance.

PÊCHE À LA MITRAILLETTE

Qu’on ne nous imagine surtout pas d’avoir à bord des armes à feu, la mitraillette n’étant simplement qu’une ligne munie d’hameçons multiples qu’il convient de laisser traîner alors que le voilier est en marche lente. D’ailleurs, ceux qui ont déjà tenté de pêcher le maquereau à l’aide d’une authentique mitraillette en ont été pour leurs frais, les victimes n’étant plus vraiment présentables après coup.
Nous sommes seulement à mi-chemin du port de Tananger et le seau est déjà plein de maquereaux auxquels se sont joints quelques lieux jaunes suicidaires. Heureux les pêcheurs ? Sans aucun doute, mais le « meilleur » est encore à venir. Reste à préparer le « chum » car s’inviter chez les requins – fussent-ils de taille modeste – impose de ne pas arriver les mains vides.

PARFUM D’OCÉAN
Le chum (parfois appelée burley selon le pays) est une préparation considérée naguère par certains clubs de plongée comme secret défense. Dans la réalité, chacun peut y aller de sa recette et y ajouter LA petite goutte magique qui séduira à coup sûr les squales affamés, même à des kilomètres de là. Aucun pêcheur ne me contredira sur ce point. Pour faire court, il s’agit simplement d’une bouillie de poisson malaxé, à laquelle on ajoute de l’huile de poisson achetée au super marché du coin, on touille et c’est prêt. Rien de bien mystérieux, mais c’est d’une redoutable efficacité. La mixture infâme ayant macéré une nuit est versée à la mer par petites louchées afin d’entretenir un filet odorant et gouteux qui se répand dans le courant. Tout squale qui se respecte reniflant la dite mixture remonte le flux jusqu’à la source, en l’occurrence : nous. Eprouvée dans tous les océans du monde par les pratiquants du shark feeding, la méthode est quasi infaillible… Pour autant que des requins croisent dans les environs, cela va sans dire.

LA MEUTE

Le surlendemain, c’est bien au sud du port de Tananger, au large d’une côte accidentée que nous effectuons notre première tentative. La mer est calme, le vent, absent et le ciel a pris des tons ardoise, ce qui n’est pas pour me déplaire, le plein soleil ayant une fâcheuse tendance à ruiner la photo sous-marine, surtout dans une eau aussi chargée de particules. La veille, un peu plus près de la côte, nous avions fait chou-blanc et donc, décidé de nous en éloigner au point, aujourd’hui, de la distinguer à peine.

Voilà bien une demi-heure que le panier contenant des maquereaux découpés en tranches épaisses a été déposé sur un fond de 20 m et qu’Andreas déverse l’immonde mixture dans l’océan avec la régularité d’un métronome. Considérant la pénibilité de s’équiper, descendre et surtout remonter sur un voilier pour des plongeurs lourdement équipés, il est inutile de dépenser ses forces inutilement à plusieurs, aussi suggérais-je innocemment que le plus jeune d’entre nous s’y colle. Didier donc, disparaît sous la surface, à l’aplomb de la bouée marquant l’emplacement des appâts. Mons de deux minutes plus tard, il émerge : « Gérard, des centaines de requins… Tu peux descendre ! ». Pourquoi se faire prier ?

D’habitude, je suis prudent par rapport aux commentaires enthousiastes émis tant par les pêcheurs que les plongeurs. À toute estimation chiffrée exprimée dans l’émotion, j’applique aussitôt une règle de trois pour en tempérer les effets. Sauf que dans le cas présent, je dois reconnaître que mon camarade n’est pas loin du compte. Aussi loin que porte le regard et sous n’importe quel angle, les aiguillats occupent tout l’espace. J’avoue que les nombreuses années à fréquenter les squales ne m’avaient pas préparé à ça. Y aurait-il une manif’, un meeting, un festival là-dessous ? Aucun doute là-dessus.

Les informations concernant cet élégant requin à l’œil de biche s’avèrent exactes : après avoir passé l’hiver à l’ouest des îles Shetlands, il regagne progressivement les côtes norvégiennes au printemps. Pour notre plus grand bonheur, mais aussi hélas pour celui des pêcheurs qui les piègent à la palangre ou au filet.

CARROUSEL INATTENDU

Qu’on ne s’y trompe pas, en dépit de sa petite taille (1 m pour les mâles, 1,3 m pour les femelles), ce requin est plutôt agressif. Et particulièrement culotté, ajouterais-je. Totalement décomplexés, les dizaines d’individus à portée de flash s’acharnent sur le panier, le secouent violemment pour en extraire les restes de maquereau. Et comme si cela ne suffisait pas, viennent nous visiter, donnant ça et là des coups de mâchoire, qui dans une manche, qui dans un câble d’appareil photo ou une mini caméra. Pas au point de m’inquiéter… jusqu’à ce que je ressente un violent pincement à l’intérieur de la cuisse gauche. Comme quoi, il ne faut jamais se fier aux apparences, un requin reste un requin. J’avoue, c’est vrai, j’ai emporté un maquereau entier avec moi, mais c’était seulement pour faire plaisir. Un détail que j’avais oublié et qui m’a valu un rappel à l’ordre. Mais bon, n’exagérons pas, il ne s’agit tout de même pas de requins tigres.

Andreas nous rejoint, après avoir confié la barre de « Barba » à un ami navigateur embarqué en renfort. Chargé de plusieurs maquereaux appétissants, il est sur le champ sollicité par une meute d’aiguillats qui non seulement mordent à belles dents dans le poisson offert mais s’acharnent avec la dernière énergie sur le sac. Il va sans dire que dans ces conditions chaotiques, les prises de vues ressemblent à mission impossible tellement l’eau est chargée de déchets de tous calibres. Il me faut attendre le dernier poisson pour obtenir quelques images acceptables.

VOUS AVEZ DIT « PIQUANT » ?

Je me tourne vers mon complice Didier qui, au beau milieu des laminaires est aux prises avec un « monstre » de presque un mètre. J’apprendrai un peu plus tard que le requin s’en était pris sans le moindre complexe au caisson de sa caméra. Un authentique cas de légitime défense. Soudain, Didier relâche l’aiguillat tout en secouant vivement le bras. Seule explication : le squale a fait son métier de squale : trop modestement équipé côté mâchoires, se sentant piégé, il a mis en œuvre son principal moyen de défense en ramenant vivement la moitié postérieure de son corps vers l’avant - comme le ferait un scorpion - et l’aiguille de la seconde nageoire dorsale s’est plantée dans l’avant-bras de mon binôme préféré après avoir traversé l’épaisse combinaison. La victime s’en tirera avec une inflammation persistante d’un joli ton violacé, mais survivra à l’épreuve. D’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, il est toujours de ce monde.

Je ne m’attarde pas car momentanément distrait, j’avais oublié qu’un maquereau était toujours glissé dans mon gilet. Trop tard ! Un squale un peu plus malin que les autres est passé sous mon caisson, et s’étant saisi de l’ultime appât, tente de prendre la fuite. Je dis bien « tente » car une bonne douzaine de ses congénères qui ne voient pas ça d’un œil favorable se lancent à ses trousses. S’ensuit une mêlée indescriptible où chacun veut sa part du festin, distribuant au besoin de violents coups de mâchoire sur un concurrent trop insistant.

C’est cette image-là et aucune autre que je veux garder en mémoire : l’apothéose d’une aventure inattendue, totalement improbable à l’origine mais que nous avons finalement osée… et je crois, plutôt réussie. Une de plus donc à ranger bien sagement dans le grand livre de la mémoire… En attendant la prochaine.

Retrouvez ce reportage dans le N° 142 de Plongeurs International (Novembre-Décembre 2016)

Contact Andreas Heide : www.barba.no

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