Mayotte : Le jardin des tortues

Seule île des Comores à avoir opté pour le rattachement à la France, elle est, depuis le 31 mars 2011, département à part entière. Dans l’épaisse forêt qui phagocyte l’île, des oiseaux multicolores mêlent leur chant aux cris de protestation des grandes roussettes qui s’empiffrent de fruits aux arômes musqués. Pourtant, c’est dans l’immensité du lagon que réside la star incontestée des lieux : la tortue verte (Chelonia mydas).

Il est deux heures du matin. La marée vient d’atteindre son point culminant sur la plage de N’Gouja. Tout proche, le fouillis végétal exsude ses fragrances complexes, étonnante alchimie de sève et d’humeurs mêlées. L’alizé qui, il y a une semaine encore écrêtait allègrement les vagues brille maintenant par son absence. Sous un ciel sans nuage, la lune contemple son image ambrée dans l’eau noire de l’Océan Indien.

Dans la pâle clarté, la lourde silhouette d’une tortue abandonne lentement la ligne d’écume. Accroupis derrière les arbres qui séparent la plage de la forêt, nous osons à peine respirer, conscients que la belle rebrousserait chemin à la moindre alerte. Parvenue à destination, grâce à ses nageoires elle entreprend un long travail de terrassement, aménageant dans le sable un puits de ponte profond de 70 cm. Quelques heures plus tard, épuisée, elle reprend laborieusement le chemin de l’océan. Au fond du nid qu’elle a consciencieusement rebouché, plus d’une centaine d’œufs entament une incubation qui va durer environ deux mois. Ici, pas de mère attentive pour veiller au bon déroulement des opérations, c’est le sable et lui seul qui maintiendra la température idéale, voisine de 28°C. Dans les couches inférieures naîtront les garçons, dans les couches supérieures, les filles. C’est ainsi.

Prairies immergées
Encore sous le charme de l’expérience nocturne, nous poursuivons notre quête. Il s’agit cette fois d’observer et de photographier nos tortues pendant leur repas, à quelques mètres de la plage. Même à marée haute, la profondeur maximum atteint à peine 3 m et c’est là tout le problème. Dans une zone soumise à un brassage permanent, le moindre mouvement près du fond soulève un épais nuage de sédiments qui rend les prises de vues plus qu’incertaines. Avec des précautions de Sioux nous entamons le ratissage systématique de l’herbier, Didier derrière sa Sony, moi derrière mon incontournable Nikon.

Aucun doute, il s’agit bien d’une authentique prairie sous-marine. Composée de phanérogames, des plantes aux organes de reproduction apparents, cousines du pin, du pommier, du lierre ou du géranium, elle fait le bonheur de nos tortues vertes, revenues près de leur lieu de naissance pour se reproduire, rares survivantes d’un long voyage semé d’embûches. Pour être franc, tirer le portrait d’une tortue relève ici de la simple formalité tant elles sont nombreuses. Oubliées les rencontres occasionnelles au détour d’un récif avec ces demoiselles vite effarouchées. Je m’autorise même certains gros plans sur les mâchoires aux bords dentelés décapitant inlassablement les jeunes pousses vert fluo.
Souvent, nos chéloniennes au blindage épais transportent un rémora et quel rémora ! Gros comme des avant-bras, dépassant souvent de la carapace, ils engouffrent tous les petits invertébrés dérangés par leur porteuse bénévole au cours de son repas. Vous avez dit parasites ? Ne jugeons pas trop hâtivement, après tout de nombreuses espèces - y compris la nôtre - s’accommodent fréquemment de ce type de relation.

Nettoyage en règle
La prairie marine s’étend jusqu’au tombant. Une fois passée la frange corallienne, le fond dégringole d’une quinzaine de mètres, vide de toute tortue. Vide ? C’est vite dit. En se donnant la peine de palmer quelques minutes en direction du large, on atteint d’impressionnantes patates de corail qui remontent à quelques mètres de la surface. Sur le sommet de l’une d’elles, une tortue équipée d’un impressionnant rémora m’y précède et paraît même s’y attarder. Mieux, elle s’immobilise. En m’approchant, j’observe l’intense activité qui l’entoure. Plusieurs poissons chirurgiens noirs s’affairent sur la carapace de la coquette suspendue entre deux eaux, tandis que de petits labres bleus picorent le dos du rémora. Les deux patients sont extatiques. Aucun doute, j’ai sous les yeux une authentique station de nettoyage telle qu’il en existe dans tous les océans. Le parfait exemple d’un échange de service entre nettoyé et nettoyeur, ce dernier se nourrissant des parasites et nettoyant les plaies qui menacent la santé du premier.

Course pour la vie
Deux semaines durant, nous explorons avec bonheur les mystères du comportement des tortues, autant les dames que les messieurs, d’ailleurs. J’ai fait le plein d’images et rempli mon carnet de reportage de nombreuses notes. Jenny, doctorante en biologie aura été notre bonne fée.
C’est d’ailleurs elle qui, d’un geste complice, nous demande un matin de la rejoindre. Au pied d’un des nombreux baobabs qui bordent la plage du Jardin Maoré, elle désigne une excavation dans le sable. Une, puis deux, puis trois, puis… (je cesse vite de les compter) minuscules tortues couleur anthracite s’extraient péniblement du sable. Dans une course éperdue, elles s’élancent vers le rivage… qu’elles atteignent en ordre dispersé en quelques minutes. Spectateurs privilégiés, nous assistons à « l’ émergence » selon le terme consacré, de dizaines de bébés tortues, phase ultime d’une longue et discrète incubation. La plupart du temps, l’événement a lieu de nuit dans l’obscurité complice. Mais aujourd’hui, il devait en être autrement autrement. Ce jour-là, aucun des prédateurs habituels, oiseau, crabe ou chien errant n’aura pu empêcher les braves tortues miniatures de rejoindre l’océan. Protecteur l’océan ? Las, nous savons trop bien qu’il n’en est rien et que toutes les espèces paient un prix élevé leur droit à l’existence. Seul un petit nombre de ces tortues survivront, pourtant au gré des courants, des milliers d’entre elles, dans tous les océan de la planète, deviendront de solides adultes et après des années reviendront sur la plage qui les a vues naître pour perpétuer l’espèce, bouclant ainsi le miracle de la vie.


La tortue verte (Chelonia mydas)

La tortue verte, plus grande espèce de la famille des Chélonidés ne doit pas son nom à la couleur de sa carapace mais à celle de sa graisse légèrement verdâtre, du fait des plantes consommées. En moyenne, sa carapace mesure 1,10 m de longueur et son poids, entre 130 et 250 kg. Omnivore jusqu’au stade juvénile (3 à 5 ans de dérive océanique) pour une meilleure croissance, elle consomme du zooplancton, des petits crustacés, des œufs de poisson, parfois des mollusques et même des éponges. Adulte, elle se nourrit essentiellement sur les herbiers sous-marins (Phanérogames).
La reproduction a lieu tous les 3 à 4 ans. La femelle choisit un emplacement à proximité de la plage où elle est née, à la lisière de la végétation. Après l’accouplement qui peut avoir lieu avec plusieurs partenaires, elle stocke le sperme et effectue de 5 à 8 pontes échelonnées sur une période de 3 mois. La ponte a lieu de nuit, aux alentours de la marée haute. Dans le sable dont la température se situe autour de 28°C, elle creuse une cavité corporelle à l’aide de ses nageoires antérieures et, avec ses nageoires postérieures, le puits de ponte, une cavité profonde de 70 cm où elle dépose de 20 à 150 œufs (120 en moyenne). Ceux situés en bas (couche la plus fraîche) donneront des mâles, ceux de la couche supérieure plus chaude, des femelles (en cas de réchauffement climatique, l’élévation de la température pourrait donc provoquer une féminisation de la population). A l’issue d’une incubation de 7 à 10 semaines (75 jours en moyenne), les petits sortent du sable, c’est l’ « émergence ». Elle a lieu le plus souvent à la fraîcheur de la nuit. Les prédateurs sont nombreux : crabes, rats, oiseaux, chiens errants, puis une fois dans l’eau, toutes sortes de poissons.
Menaces pour les tortues marines en général : Hormis les prédateurs naturels et bien que protégée par la convention de Washington qui en interdit la commercialisation et le transport, elle est toujours victime du braconnage pour sa chair, de la prédation de ses œufs par les populations locales et de plus en plus, de la pollution universelle. Les sacs plastiques qu’elle confond avec les méduses sont un facteur élevé de mortalité par occlusion intestinale. Ajoutons à cela la noyade lorsqu’elles sont accidentellement capturées dans les filets de pêche, les collisions avec nos embarcations à moteur telles que les jet skis, m
ais aussi avec les planches utilisées par tous les sports de glisse.

Retrouvez cet article dans le N° 140 de Plongeurs International (Juillet/Août 2016)

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