Malpelo (Colombie) : Le Grand Rendez-vous

Malpelo : Lieu mythique s’il en est, magnifié par Sandra Bessudo et sa courageuse lutte pour la préservation du site, récompensée par le classement au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Impossible d’échapper à la fascination pour ce caillou du bout du monde, lieu de convergence des grands pélagiques au même titre que l’île Cocos et les Galapagos avec lesquelles il constitue le fameux « triangle des requins marteaux ». Qui donc résisterait à l’envie d’y tremper ses palmes ? En tous cas, pas nous !

Malpelo c’est d’abord un choc. Après plus de 36 heures de traversée, l’extrême isolement du « caillou » interpelle. Ici, ni plage, ni cocotier. Notre seul repère terrestre sera cette énorme masse de roche volcanique, sans habitations, sans arbres, sans un brin d’herbe, sans rien pour accoster, seulement peuplée de la plus grande colonie au monde de fous masqués… et d’une poignée de militaires colombiens haut perchés sur la côte est.

Après quelques manœuvres savantes, l’équipage mouille notre solide et confortable Yemaya dans le creux de « la Nevera », une anse bien protégée de la côte ouest. Les trois plongées quotidiennes s’effectuant au pied des falaises à pic, à bord de deux skiffs prévus chacun pour dix plongeurs, nous n’en bougerons plus.

S’il est un lieu où l’on plonge au pluriel plutôt qu’au singulier, c’est bien ici à Malpelo. Ce qui interpelle immédiatement lors de la première plongée à l’« Altar de la Virginia » c’est le nombre incroyable de bancs de poissons. Barracudas, bien sûr mais aussi balistes rudes, lutjans de Jordan, vivaneaux rayés, jusqu’aux flamboyants poissons-cardinaux de Guadalupe locataires des nombreuses anfractuosités. Pardon, j’allais oublier les indolentes murènes vertes du Panama qui squattent à peu près tous les trous et souvent se promènent sans complexe au milieu des plongeurs surpris. Finalement tout ce qu’ailleurs nous avons l’habitude de côtoyer à l’unité ou par paire est ici multiplié par cent. Un bonheur ? Ce le serait si l’eau avait la pureté du cristal, ce qui n’est pas toujours le cas. Si la visibilité atteint parfois une vingtaine de mètres, la richesse planctonique est telle que la photo – on ne se refait pas – devient problématique dès lors que le sujet est un peu trop éloigné. C’est là qu’il faut parler des requins et de leurs obligés.

Stations ouvertes 24/24 h

L’extrême isolement de Malpelo ajouté à sa taille modeste attirent tous les grands poissons pélagiques du secteur. Résultat, la périphérie est ponctuée par des centaines de stations de nettoyage. De l’aube au crépuscule, les poissons-anges (Holacanthus passer), et les poissons-papillons à nez noir (Johnrandallia nigrirostris) se précipitent pour picorer une plaie ou un parasite sur tous les demandeurs – et ils sont nombreux. Parmi ces derniers, les requins en général, et tout particulièrement le requin marteau halicorne et le requin des Galapagos un solide gaillard aussi racé que furtif. Nous sommes en Avril, la saison sèche s’achève en même temps que celle des marteaux qui cèderont bientôt la place aux requins soyeux… et à une eau paraît-il plus transparente.

Les marteaux… Enfin !

C’est en sortant du tunnel immergé de « La Chupadera », au lieu-dit « La Porta del Cielo » que ces messieurs-dames nous font l’honneur d’une apparition. Un moment rare. Un classique « vol de marteaux » mais au ralenti et accompagné d’un nuage de poissons-nettoyeurs empressés. Image difficile à saisir tant les sujets sont nombreux, d’autant que les minuscules poissons font écran entre l’objectif et mes sujets principaux. Mais surtout à cause d’un parasite omniprésent qui sévit dans la palanquée : une minuscule caméra fixée sur une perche entre aussitôt dans mon cadre et je suis contraint de fuir pour y échapper. Au passage, j’invite (une fois de plus) les agences, les clubs, les moniteurs à enseigner les bonnes manières à tous ceux qui pensent pouvoir occuper quatre fois plus d’espace dans une palanquée que n’importe quel autre plongeur, fût-il cinéaste ou photographe à cause de cette maudite – et surtout inutile – perche télescopique. Où mieux, de les regrouper entre eux. Une palanquée de perchistes, quoi.

Finalement, mon éloignement paie. Ayant rejoint le pied de la falaise en solo, au vu d’une nuée de poissons anges je m’aplatis en retenant ma respiration. Bien m’en prend. Dans des lenteurs inespérées, un gros « marteau » vient solliciter les nettoyeurs. L’un d’entre eux se précipite et entame un déparasitage en règle du requin extatique. Images précieuses s’il en est. Las, les éclairs du flash dissuadent les protagonistes de prolonger l’opération. Le requin s’en va, en quête d’une station plus tranquille. En quittant mon observatoire, je suis confronté à un gros requin des Galapagos, au moins aussi surpris que moi. Deux éclairs de flash plus tard, il disparaît… Sans même soupçonner qu’il est entré dans la carte mémoire de mon Nikon préféré.

Rassemblement nuptial

La « Ferreteria » n’est pas comptabilisée dans les dix îlots qui jouxtent l’île principale. C’est la plongée la plus au sud de Malpelo, un « bajo », une remontée rocheuse qui n’atteint pas la surface, autrement dit une basse pour les Bretons ou un sec pour les Méditerranéens. La plongée est sécurisée sur ce mont exposé aux courants par un bout relié à une bouée. Par bonheur, notre visite se fait par beau temps, mer calme et en l’absence de tout courant. Que demander de plus ?

Je ne regrette pas le déplacement : un authentique aquarium perdu au milieu de l’océan, ni plus ni moins. Des murènes vertes par dizaines, des bancs de thons, de sérioles, de carangues par centaines se sont satellisés autour du piton de roche volcanique. Pas étonnant eu égard au nombre de poissons nettoyeurs en action. Je ne m’en étonne plus, ici le nettoyage est une activité quasi industrielle. Mais là n’est pas le plus étonnant. Dans l’ombre de la face sud, des centaines de mérous cuirs (Dermatolepis dermatolepis) attendent le crépuscule pour se reproduire. Une opération spectaculaire durant laquelle les mâles contribueront à assurer la pérennité de l’espèce en mêlant leur semence aux œufs libérés en pleine eau par leur partenaire. Mais ça nous ne le verrons pas, car à l’heure précise de leurs ébats, nous serons réunis autour d’une langouste aux aromates concoctée par le chef cuisinier du Yemaya et personne ne s’en plaindra. C’est ça aussi Malpelo.

Retrouvez cet article dans le N°140 (Juilet/Août 2016) de Plongeurs International.

Avec :
Nature Plongée
23, rue d’Ouessant, 75015 Paris
Tél. 01.45.67.60.60 - info@nature-plongee.com

http://nature-plongee.com/

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