Les blindés de la mer

Semblant tout droit tombés d’un roman d’H.-G. Wells, les crustacés colonisent tous les océans de notre planète, des rivages ensoleillés aux plus noires abysses. Dépourvus d’ossature interne, ces étranges créatures à dix pattes ont développé un squelette externe, sorte d’épais blindage articulé. Parmi plus de 30.000 espèces connues, les plus imposantes, surtout connues pour leurs qualités gustatives hantent les recoins les plus secrets du monde sous-marin.

Telle un cyborg venu d’une lointaine galaxie, la grande araignée de mer mythrax extrait son imposante silhouette de la roche qui l’a abritée durant la journée. L’heure de la chasse est venue en même temps que les premières étoiles ont entrepris de clouer le ciel d’encre de la mer des Caraïbes.
Circonspecte, elle progresse à la limite du sable. Elle hésite puis repart sur la pointe griffue de ses huit pattes locomotrices, précédée de ses deux impressionnantes pattes antérieures aux pinces redoutables. Sa marche latérale la conduit vers une anfractuosité occupée par une minuscule murène-serpent qui tente de se rétracter dans un dérisoire réflexe défensif. Trop tard ! Clouée au sol au niveau des ouies, par une pince d’acier, elle extrait le reste de son corps reptilien, s’enroule autour de son agreseur. En vain. L’épaisse carapace de la mythrax, savante association de chitine et de sels minéraux en a vu d’autres et la tête de l’infortunée murène est broyée par la seconde pince. Prenant son temps, l’araignée élève sa victime jusquà ses mandibules et entame son repas. Durant toute l’opération, les deux yeux multifacettes implantés à la jointure de la carapace et de la plaque ventrale ne cessent de scruter les alentours, captant le moindre photon, prêts à transmettre tout signe annonciateur de danger au minuscule cerveau de l’animal.

Mais que représentent les quelques centaines de grammes d’une araignée, même carapaçonnée comme un chevalier devant Saint-Jean d’Acre en face des deux cents kilos de muscles d’un requin nourrice ? Peu de choses, sinon une fraction de seconde de panique folle lorsque, surgi de nulle part, le Gynglymostoma cirratum referme ses mâchoires, réduisant en miettes la structure chitineuse dérisoire. Lorsque le requin repart, parmi les débris qui jonchent le sol, l’appendice abdominal déchiqueté porte encore quelques grains nacrés. La mythrax était une femelle gravide.

Le sort réservé à la malheureuse araignée est loin d’être exceptionnel. Carapaçonnés pour résister à la plupart de leurs agresseurs naturels de taille raisonnable, les crustacés de grande taille n’en restent pas moins vulnérables aux prédateurs du niveau supérieur de l’échelle alimentaire : requins et dauphins mais aussi raies, balistes et… leurs propres congénères peu enclins au sentimentalisme dès lors qu’il s’agit de se remplir l’estomac.

Pour en terminer avec les prédateurs, n’omettons pas de nous inscrire en tête de liste. Trop longtemps anarchique, la pêche aux crustacés – invités priviligiés de nos repas de fête – a très largement entamé notre patrimoine. Ainsi, nos rivages autrefois richement peuplés de homards, langoustes et autres cigales présentent aujourd’hui les symptômes d’une désertification avancée. D’aucuns penchent pour exploitation aquacole sustématique faute d’avoir su à temps faire respecter le biotope naturel. L’idée semble avoir quelques adeptes. Alors, pourquoi ne pas gagner du temps et passer immédiatement à la langouste de synthèse et au homard en tube ?

L’identification et les commentaires concernant les espèces décrites dans cet article sont détaillés dans le...

N° 149 (Janvier/Mars 2018) de Plongeurs International.

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