Bretagne XXL

Pour le plongeur coutumier des eaux tropicales, la Bretagne est synonyme d’eau froide, verte et trouble, sans oublier la contrainte des marées. Pourtant, avec un minimum de persévérance, elle permet des rencontres inoubliables avec ce que l’océan a de mieux à offrir outre les crustacés et les poissons de roche : phoques, dauphins, et depuis peu, sa majesté le requin taupe, cousin germain du grand requin blanc, un solide gaillard dont la taille peut allègrement dépasser les trois mètres.

Ce mois de Septembre ressemble furieusement à un mois d’Août qui refuserait de laisser la place. Les fous de Bassan n’ont toujours pas quitté les 7-Iles et l’île Rouzic est toujours couverte de nids qui forment une immense couverture immaculée. Sous un soleil tenace, la côte de granit rose est toujours bien visible dans le lointain. Notre pneumatique rouge pompier contourne l’Ile aux moines, première étape d’une visite de quelques hauts-lieux de la plongée dans le pays du Trégor, l’une des neuf provinces de Bretagne. Didier qui connaît le pays mieux que quiconque décide d’attendre l’étale de marée haute derrière le fort. A peine l’ancre a-t-elle atteint le fond qu’un museau émerge sur bâbord suivi presque immédiatement d’un splash ! spectaculaire. Un, puis deux, puis trois phoques gris semblent avoir décidé d’attendre la marée en notre compagnie. Il est temps de s’équiper de nos recycleurs à oxygène pur, un excellent moyen de plonger en silence sans effrayer nos hôtes à coups de lâchers de bulles intempestifs.

CURIEUX COMME UN PHOQUE

Un grand mâle et deux jeunes femelles se partagent la crique et n’hésitent pas à nous provoquer en apparaissant là où on ne les attend pas, nous scrutant effrontément de leurs immenses yeux noirs avant de replonger en vue d’une nouvelle facétie. Tout cela est de bon augure. Pour autant qu’elle se veuille discrète, notre mise à l’eau n’est pas passée inaperçue. J’en ai pour preuve, les deux têtes à moustaches qui pointent au-travers des longues algues filamenteuses dont l’échine fléchit dans le courant. Je me plaque sur le fond, mains verrouillées aux poignées du caisson photo. Moins d’une minute plus tard, une jeune femelle entame des travaux d’approche afin de vérifier pourquoi cette créature habituellement agitée ne remonte pas en surface pour respirer. Elle s’enhardit jusqu’à venir à moins d’un mètre de mon objectif, également intriguée par son propre reflet renvoyé par le verre de mon hublot. Las, la rafale d’image déclenchée par l’appareil lui fait faire instantanément volte-face. Moins de dix mètres sur ma droite, l’autre femelle a entrepris un numéro de séduction auprès de mon camarade allongé sur le dos dans les algues. Elle-aussi semble fascinée, à ceci près que l’objet de sa convoitise n’est pas un caisson photo mais une paire de palmes. Parvenue à ses fins, elle en mordille l’extrémité avec délectation. Que peut-il bien se passer dans le cerveau d’un tel animal pour qui les nageoires postérieures sont le principal moyen de locomotion ? Encore une question restée sans réponse. Le plein d’images étant fait, le courant nous rappelle à l’ordre. Le Cerf (groupe de rochers situé à l’ouest des 7-Iles) nous attend pour une plongée plus conventionnelle, c’est-à-dire à l’air.

FESTIN DE HOMARD, FESTIN DE ROUSSETTES

Au pied du tombant, l’ordinateur affiche 27 m de profondeur. Près de nos appâts, deux belles roussettes tentent de grappiller quelques miettes de sardines en très mauvaise santé. Une convoitise qui me laisse assez de temps pour leur tirer le portrait. Aussitôt dit, aussitôt fait, les deux élégants requins miniatures entrent par rafales dans mes cartes mémoires, sans que je sache s’il s’agit de petites ou de grandes roussettes. La seule façon de le savoir serait de les saisir, de les retourner et d’en photographier la bouche et les narines situées sur la face ventrale. Trop cavalier, je m’y refuse !
D’un geste, mon complice désigne une faille dans la roche à l’entrée de laquelle, un magnifique homard a entrepris de dévorer le « parapluie » d’un spirographe malchanceux. Qui plus est, attiré par le festin, un mâle de vieille coquette (Labrus mixtus) en habits de noces tente de s’emparer des miettes abandonnées par le crustacé au blindage épais. Juste le temps pour moi de réaliser des images vivement colorées, une rareté dans ces eaux aux paysages monochromes.

QUAND UN DAUPHIN…

C’est au nord du Cerf qu’a lieu la rencontre. Alors que nous filons vers l’archipel des Triagoz el leur remarquable phare du Second Empire, un dauphin surgit dans notre sillage, profitant de la vague pour effectuer des sauts spectaculaires. Y-aurait-il provocation ? Moteur coupé, nous nous mettons à l’eau pour en avoir le cœur net. Aucun doute, il s’agit bien là d’un grand dauphin (Tursiops truncatus), une espèce parmi laquelle de nombreux individus sont enclins à nous approcher, voire à nous solliciter. Il suffit de se rappeler « Jean-Louis » le dauphin de la baie des Trépassés ou de « Wi-fi » qui avait élu domicile pendant des années près d’une bouée au large de l’île de Bréhat. Sur nos côtes, on a pu répertorier des dizaines de dauphins jadis qualifiés d’ambassadeurs.

Durant plus d’une heure, celui-ci nous fait fête, selon toute évidence pour partager notre plaisir. Sauts, provocations, simulacres de fuites ou de morsures, cache-cache, caresses, câlins… tout l’arsenal de séduction dont un dauphin est capable nous est offert. Aucune maladresse, que du bonheur partagé. Soudain, notre compagnon de jeu disparaît dans les lointains verdâtres de l’océan sans que l’on sache pourquoi. Peut-être s’est-il finalement lassé de nos ébats, peut-être était-ce simplement l’heure du dîner. Nous ne le saurons jamais et finalement c’est tant mieux. Mais que dire sinon un grand merci, pour cette tranche de vie hors du temps ?

UN « TAUPE » DE « TROIS MÈTRES

L’archipel des Triagoz est juste magnifique, surtout lorsque la roche prend des couleurs ambrées sous les rayons du soleil au déclin. Revers de la médaille, c’est aussi un immense piège à bateaux lorsque le miroir de la surface dissimule les têtes de roche en embuscade. Protégés de la houle du large par une barre rocheuse, nous jetons l’ancre et procédons à l’immersion des appâts par sept mètres de profondeur. Sous nos palmes, près de trente mètre d’eau libre, mais trop sombre pour photographier sans flash. Donc inutile. La dispersion du jus de sardines devrait bientôt faire son œuvre. Cinq minutes à peine se sont écoulées qu’un aileron argenté gifle violemment la surface dans un éclaboussement d’écume. C’est le signal attendu.
Après une mise à l’eau accompagnée de toutes les précautions d’usage, nous rejoignons chacun notre pendeur. Par la faute de tous les vermicelles en suspension, la visibilité ne dépasse pas six mètres, à tel point que nous perdons régulièrement de vue les appâts suspendus à l’aplomb de l’étrave. C’est sur ma gauche que notre premier requin fait brusquement irruption. Ici, pas de round d’observation, le requin taupe ne s’embarrasse d’aucun préliminaire et va droit au but…

Je le distingue d’abord de face et je dois avouer qu’un client de ce calibre qui surgit du néant et de surcroît dans le contre-jour a quelque chose d’impressionnant. Nous ne saurions rien de ce requin-là, je jurerais qu’il s’agit d’un grand blanc. Même tête, bien que légèrement plus pointue, même corps renflé et surtout même nageoire caudale en croissant de lune, caractéristique des lamnidés... Lorsqu’il parvient à portée d’objectif, sa volte-face soudaine me permet d’admirer dans toute sa splendeur le magnifique prédateur qu’il est. Un prédateur qui a bien failli passer à la trappe il y a quelques années et qui n’a dû son salut qu’au moratoire européen en interdisant formellement la capture.
Disparu aussi soudainement qu’il avait surgit, il nous permet de souffler…

Quelques dizaines de secondes et le revoilà… Cette fois, pile au-dessus de nos têtes, sous le bateau, ce qui nous permet de constater qu’il ne s’agit pas du même individu, ce dernier étant sensiblement plus gros. Sa nage également plus nerveuse trahit son degré d’excitation et il m’est difficile de le cadrer, d’autant que photographier avec le soleil dans les yeux n’est pas le moyen idéal… a fortiori dans une eau qui a tout de la soupe aux pois. Le moins qu’on puisse dire est que question transparence, nous sommes bien loin de la plongée tropicale. Cela dit la récompense n’est-elle pas plus belle dans la difficulté ? Après une brève inspection de nos appâts, notre visiteur décide que, franchement, non, et s’en va comme il était venu, mais cette fois pour de bon. Nous ne le reverrons plus.

Aujourd’hui, en pianotant ces lignes devant mon Mac préféré, j’ose imaginer qu’il s’en était allé satisfaire son insatiable appétit aux dépens de quelques maquereaux imprudents… Mais quoi de plus normal ? Un prédateur reste un prédateur et nul ne peut lui reprocher de faire son métier ! Cela dit, je fais partie de ceux qui se réjouissent de sa présence avérée dans nos eaux. En ces temps de morosité ambiante, et de statistiques alarmantes, pourquoi bouder son plaisir ?

Retrouvez cet article dans le N° 142 de Plongeurs International de Novembre-Décembre 2016

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