Afrique du Sud : Fausse Baie, vrais requins

Près du Cap de Bonne Espérance, False Bay est une immense porte ouverte sur l’Atlantique,. Encadrée par la péninsule du Cap à l’ouest et par le cap Hangklip à l’est, son nom trouve son origine dans la confusion par les marins de jadis entre la montagne tabulaire de la ville du Cap et celle du cap Hanklip. Elle abrite des forêts de laminaires où vit l’étrange requin plat-nez ainsi qu’une une colonie de milliers d’otaries à fourrure installées sur un îlot rocheux surveillé de près par les grands requins blancs. Autant de bonnes raisons d’aller y voir d’un peu plus près.

Le Shark Explorer trace une route rectiligne plein sud dans la houle générée par le grand large. Aujourd’hui, l’Atlantique se donne des airs de lac alpestre, contrairement aux deux jours précédents au cours desquels il s’est ingénié à prendre d’assaut les énormes « boulders » de granit qui frangent la côte au sud de Simon’s Town. Nous doublons sans nous y attarder la colonie de manchots du cap et ses effluves astringentes. Un quart d’heure plus tard, Jeff-le-skipper laisse filer l’ancre, après avoir soigneusement noté le sens du vent et les courants de marée. Sage précaution car nous sommes à moins de cent mètres de la côte et ici, les colères de l’océan sont imprévisibles.

LA FORÊT NOYÉE

Enfant de la région, Ernest-le-dive-master connaît cette plongée à la perfection et c’est lui qui, tout naturellement sera notre cicerone. L’ordinateur affiche à peine douze mètres lorsque je touche le fond. Nous franchissons la « ligne verte », frontière entre le sable, terrain de chasse favori de toutes sortes de raies, et la forêt de kelps, qu’en qualité de plongeurs formés à l’école de la Bretagne, nous appellerions « laminaires ». Ces géants aux interminables tiges cornées agitent leur chevelure ébouriffée dans la houle. Impressionnant.

Saturée d’oxygène et chargée de plancton, l’eau baigne le paysage d’une atmosphère étrange qui n’est pas sans évoquer les forêts profondes des légendes celtes. Reste qu’au-delà d’un mètre, la photographie au flash risque de virer au cauchemar, chaque éclair transformant inopportunément la moindre particule en réflecteur. Ernest pointe le doigt vers une longue silhouette qui longe le mur végétal. La toute première rencontre avec une nouvelle espèce de requin a toujours suscité chez moi une intense émotion.

Celle-ci ne fait pas exception, d’autant que ce spécimen doit avoisiner les trois mètres. Ma seule crainte est d’avoir affaire à une espèce furtive, prompte à la fuite comme, hélas, bon nombre de squales, n’en déplaise aux commentateurs mal informés qui voient en eux des monstres plutôt enclins à mordre dans tout ce qui bouge. Je suis rassuré, celui-là infléchit sa course et nage droit dans ma direction. À moins de deux mètres de distance, je vole quelques images, prêt à déborder mon visiteur en douceur au cas où il viendrait me flairer d’un peu trop près. À l’ultime seconde, je m’esquive en basculant sur le dos. Imperturbable, il poursuit son chemin sans dévier d’un pouce de sa trajectoire…et sans le moindre frémissement. C’en est presque vexant. Mais bon, il ne fait jamais que son métier de requin ordinaire doué de sens ultra-perfectionnés dédiés à la prédation : s’approcher pour évaluer une proie potentielle et décider si oui ou non, elle mérite d’être goûtée. Sensible au champ électrique qui m’enveloppe, il n’a fait que répondre à des alertes sensorielles, décidant au moment ultime que je ne présentais aucun intérêt alimentaire… ce dont je me félicite in petto.

L’ÉTRANGE CHORÉGRAPHIE

Je m’enfonce dans les kelps comme on entre dans un bois. Etonnante plongée, comparable à nulle autre. Je me fraie tant bien que mal un chemin dans les tagliatelles verdâtres qui s’enroulent avec obstination autour de mes membres et surtout des bras de mes flashes, comme pour me phagocyter avant de me régurgiter, je n’ose imaginer dans quel état. Je me retrouve face à Didier et James, mes deux complices qui nagent de conserve avec un autre spécimen… jusqu’à ce que le trio se trouve lui-même nez-à-nez avec Ernest. Pris en sandwich, le requin plat-nez (Notorhynchus cepedianus) – alias requin-vache pour les gens d’ici – ne se départit pas pour autant de son calme et décide de dégager vers la gauche. Ce faisant, il me frôle dans un ralenti d’anthologie avant de disparaître dans la lumière opaline. Au passage, je prends le temps de tirer un gros-plan de ses sept ouïes qui font de lui une rareté dans le monde des requins, plutôt abonné au chiffre cinq. Membre de la famille des Hexanchidés, cette espèce a franchi des millions d’années sans pratiquement évoluer, traversant plusieurs extinctions massives à l’échelle planétaire. Respect, le requin.

CHEZ LES DAMES À FOURRURE

À peine cinq minutes de navigation séparent la forêt des kelps de la crique des otaries. Pourtant les deux espèces ne se fréquentent pas, pas plus d’ailleurs que le grand requin blanc pourtant bien présent dans False Bay. S’il ne chasse qu’exceptionnellement près de la côte, ce dernier sévit au beau milieu de la baie, principalement autour de « Seal Island » (l’île des phoques), un grand caillou sans végétation où s’entassent quelques milliers d’otaries à fourrure (Arctocephalus pusillus). De toute évidence, la mini-population d’otaries à qui nous rendons visite a choisi la sécurité en monopolisant ce dédale de roches proche de la côte. À peine atteignons-nous le fond qu’elles jaillissent de partout dans une provocation ininterrompue, crachant des chapelets de bulles, mordant tantôt une palme, un mollet ou une fesse involontairement offerts à leur convoitise. Elles prennent incontestablement beaucoup de plaisir à se jouer de notre maladresse de terriens empêtrés dans leur équipement. Je ne cesse de tirer le portrait des facétieux pinnipèdes tandis que Didier les filme pratiquement en continu. Hélas, tout a une fin et à ce jeu de cache-cache, l’air s’épuise bien trop vite. Comme si elles le sentaient, les belles à fourrure s’enhardissent et viennent nous offrir le privilège d’un ultime spectacle. L’une d’elles s’approche de mon binôme qui, à court de batteries lui offre sa main dégantée. Mordra, mordra pas ? Finalement, elle pose délicatement sa truffe sur la main offerte… avant de déguerpir dans une pirouette d’adieu.

Shark Explorers, Capricorn Beach, Mulzenberg, South Africa. Contact : Morne Hardenberg, Tel. + 27.82.564.1904. Email : info@sharkexplorers.com - http://www.sharkexplorers.com

Retrouvez cet article dans le N° 138 de Plongeurs International (Mars/Avril 2016)

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