Açores : Du bleu dans l’Atlantique

Devant la menace d’un virus pervers cuvée 2020, la perspective de retrouver l’immensité océanique des Açores semblait bien compromise. Pourtant un message enthousiaste du club Pico Sport et l’idée même de retrouver les eaux familières qui ceinturent l’île de Pico a vite gommé toutes les hésitations. Dont acte ! Pico, nous revoilà !

Pico, Faial, São Jorge, Terceira, São Miguel, Santa Maria, Graciosa, Flores et Corvo : neuf îles plantées à 1300 km de Lisbonne, un archipel né de la furie des volcans, le long de la dorsale atlantique, celle-là même qui, beaucoup plus au nord, fait craquer la terre d’Islande. Ainsi, selon le mécanisme implacable de la tectonique des plaques, le continent américain s’éloigne-t-il de l’Europe à raison de deux à trois centimètres par an. Mais c’est aussi un archipel privilégié, contre lequel le courant de fond – l’upwelling – fait remonter vers la surface des masses colossales de nutriments. En conséquence, le long des côtes, tout une population de créatures pélagiques et semi pélagiques, prospère grâce au plancton : calmars, poissons de tous calibres dont une quantité non négligeable de requins, de mammifères marins, du plus petit dauphin jusqu’à l’immense baleine bleue qui laboure les champs de krill à chaque printemps. Sans oublier l’importante population résidente de cachalots. Ici, pas un maillon ne manque à la chaîne alimentaire. C’est show time tous les jours pour les afficionados de plongée à grand spectacle.

La faune des « cailloux »
Cinq minutes après avoir quitté la marina, nous basculons au pied des « Twin Rocks », refuge des puffins cendrés qui nous toisent depuis le sommet de leurs cailloux jumeaux. La plongée consiste à pénétrer dans le colossal amas de roches dans l’espoir d’y découvrir les locataires habituels : langoustes, cigales de mer, mérous, corbs, murènes et autres raies à aiguillons. Nous entrons dans la faille qui pourfend en deux le récif principal. En négociant avec la houle musclée, qui tantôt nous aspire dans les méandres obscurs et tantôt nous en arrache, nous parvenons tant bien que mal au cœur du récif… pour un face à face avec une raie pastenague géante (Taeniura grabata) tout aussi surprise que nous. Dans une élégante envolée, elle offre ses dessous à nos objectifs indiscrets avant de disparaître. D’un geste enthousiaste, mon partenaire me fait comprendre que les images sont dans la boîte. La visite se poursuit avec un face à face inespéré avec un mérou noir (Epinephelus grabatus) peu farouche puis avec un couple de poissons perroquets (Sparisoma cretense) à la livrée provocatrice. Et tout ça à moins de cinq minutes de navigation du port.

Allez les bleus !
Le skipper coupe les gaz et entreprend de préparer le chum, mélange à base de poisson malaxé, redoutable mixture, aussi aggressive pour nos fragiles odorats qu’exquise pour les squales en maraude. Une vingtaine de minutes plus tard, le premier requin bleu (Prionace glauca) fait son apparition, puis deux, puis trois… Lorsque je parviens à l’extrémité de mon pendeur lesté, pas moins de six d’entre eux tournent autour de l’appât enfermé dans un conteneur suspendu à une bouée. Les larges mailles plastiques laissent filtrer assez de jus pour entretenir l’intérêt des squales… tout en résistant à leurs morsures à répétition. Qui n’a jamais plongé avec de tels animaux ne peut imaginer à quel point ils sont magnifiques. Pour moi, c’est l’élégance qui les caractérise le mieux. Dans l’eau transparente à souhait, ils nous offrent un festival d’une beauté farouche. Tantôt sollicitant l’appât d’un museau gourmand, tantôt vérifiant si quelque friandise ne serait pas dissimulée dans nos équipements. D’où la nécessité absolue pour ce genre de plongée de respecter les consignes de sécurité, avant tout de résister à la tentation de caresser les squales tant leurs sollicitations ressemblent à des demandes de câlins. Qu’on ne s’y trompe pas, même s’il semble « amical », un requin reste un prédateur et l’oublier ne serait-ce qu’une seconde pourrait transformer la plus belle des plongées en cauchemar. Une heure s’écoule et il est temps de rentrer. Que dire d’une telle expérience ? Que mon appétit de photographe est satisfait ? Pour un temps, certes, mais il n’en reste pas moins que rien, pas même la plus belle image, la plus réussie des séquences vidéo ne peut remplacer la rencontre en live avec ces prédateurs hors pairs.
Princesse Alice

Nous avons mouillé au-dessus du banc « Princesse Alice », par 35 m de fond. La réputation de cette immense plateau sous-marin découvert en 1896 par le Prince Albert 1er de Monaco à bord du yacht « Princesse Alice » n’est plus à faire. C’est précisément ce que je me dis lorsque les premières raies géantes les « diables de mer chiliens » (Mobula tarapacana) entrent en scène, équipées de rémoras de taille impressionnante. Une demi douzaine de raies débouchent à contre jour dans la lumière aveuglante de la surface. Totalement décomplexées, elles piquent droit sur nous dans un ralenti d’anthologie. Leur truc préféré : simuler une collision frontale pour esquiver à l’ultime seconde. Effet garanti. Être frôlé par un animal de cette envergure a quelque chose d’irréel. Je me demande d’ailleurs si ce plaisir n’est pas largement partagé par les deux protagonistes. Il y a un peu de la magie des Galapagos dans ces îles perdues, comme si la méfiance habituelle manifestée par les animaux à notre égard était inhibée. Pourquoi ? C’est bien là toute la question.
Le ballet se poursuit non-stop, de sorte qu’une quelques centaines d’images s’installent dans les cartes mémoire. Cependant, l’air venant à manquer, il faut sérieusement songer à rentrer. Comme si elles avaient compris, les belles enjuponnées s’en vont à tire-d’aile, poursuivre leur vie de raies ordinaires.
C’est sur cette image d’une beauté absolue que je veux conclure. Et que dire sinon merci ? Merci à l’océan de nous livrer un peu de ses secrets et merci également à ceux qui ont entrepris de faire respecter ces sites privilégiés en créant des réserves et en veillant à faire respecter des lois. Il était temps !

Cet article a pu être réalisé grâce au concours de Pico Sport & Scuba Azores, basés à Madalena (Ile de Pico) :
www.picosport.com
frank@scubaazores.com

Retrouvez cet article dans le N° 294 (Janvier-Février 2021) de Subaqua.

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